LURIA, Keith P., Sacred Boundaries

Bibliographie

LURIA, Keith P., Sacred Boundaries

Messagede Jean-Claude » Mercredi 13 Août 2008 19:11

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Keith P. LURIA, Sacred Boundaries : Religious Coexistence and Conflict In Early-modern France, Washington, Catholic University of America Press, 2005, XXXVIII-357p.

Voilà un ouvrage avec deux astérisques dans la bibliographie d’Historiens & Géographes.
Comme il n’est pas facile d’accès pour tout le monde (toutes les BU ne l’ayant pas et assez peu de librairies le proposant en France), je vous propose de vous en livrer le sommaire, ainsi que la thèse principale.

Introduction.
Protestants, Catholics, and the State. Constructing Communal Coexistence.
Catholic Missions and the Construction of the Confessional Boundary.
Separated by Death ? Cemeteries, Burial, and Confessional Boundaries.
Divided Families. The Confessional Boundary in the Household.
Markers of Difference. Heroines, Amazons, and the Confessional Boundary.
Matters of Conscience. Conversion, Relapse, and the Confessional Boundary.
Conclusion.

Après avoir demandé de la précaution quand on avance que protestants et catholiques en France relevaient de deux cultures distinctes, il se propose d’étudier les tensions entre les deux confessions et leurs efforts pour vivre ensemble, de 1598 à 1685, sous le régime de l’édit de Nantes. Il montre que ce que les deux camps partagent est énorme : attitudes familiales, pratiques économiques, notion d’honneur, idées politiques, arrière-fond chrétien, etc.
Mais il insiste régulièrement sur la nécessité de toujours bien nuancer : il y a eu certes des ententes, mais aussi et toujours des tensions. Les cas locaux sont très complexes et la synthèse est difficile. Bien que cela semble être une porte ouverte enfoncée, il insiste à juste titre sur le rôle des Églises dans la construction confessionnelle et les tensions, mais aussi sur le rôle de l’État, acteur incontournable soit de la coexistence, soit de la confessionnalisation.
Puis il en vient à son concept de frontières (« boundaries ») confessionnelles, qui sont définies par les deux camps, l’un par rapport (et donc en opposition) à l’autre. Mais ce qui est intéressant selon lui, c’est la fréquence du franchissement de la frontière confessionnelle (mariages, fréquentations, voisinage, responsabilités politiques partagées, etc.) Cette perméabilité de la frontière s’explique en partie, selon lui, par le fait que les hommes de l’époque n’appartiennent pas seulement à un groupe confessionnel, mais à de multiples autres groupes, et que le groupe confessionnel ne passe pas forcément prioritairement.
Il forge ainsi une typologie, avec 3 formes de frontières :
-dans la 1ère forme, la ligne entre les groupes religieux est troublée quand les deux camps subordonnent leur allégeance confessionnelle aux nécessités familiales, économiques ou civiques. Là où ces arrangements transfrontaliers existent, la coexistence domine et les conflits sont restreints.
-la 2e forme de frontière est plus claire. C’est celle qui permet les conditions d’existence d’une minorité. C’est une sorte de démarcation négociée entre les confessions, proche de l’état d’esprit dans lequel fut rédigé l’édit de Nantes. Les groupes sont distincts, mais font tout pour vivre ensemble (pas de psaumes pendant la messe, pas de processions passant devant le temple, etc.). Les offices municipaux également font partie des arrangements et négociations.
-la 3e forme de frontière est celle séparant complètement les deux communautés. Dans ce cas, pas de négociation et pas d’accord possible. C’est évidemment le cas où les conflits sont les plus nombreux et les moins évitables. La place des Églises dans ce processus est essentielle, mais elles ne sont jamais totalement victorieuses. La politique royale de persécution et de discrimination, croissante sous Louis XIII et surtout à partir de 1661 sous le règne personnel de Louis XIV, a également été un facteur développant cette 3e sorte de frontière (même si c’est parfois limité par le manque de relais des agents à l’échelle locale).

Luria montre que ces 3 types ne se succèdent pas nécessairement dans le temps selon un ordre strict. Parfois, certains comportements simultanés relèvent de deux types différents de frontière.


Voilà, je pense avoir dégagé les principaux axes (mais seulement les principaux, car le propos est dense) de cet ouvrage essentiel. Il a profondément renouvelé l’historiographie en la matière, même s’il a eu des précurseurs sur ces questions de coexistence, notamment Élisabeth Labrousse, Robert Sauzet, Bernard Dompnier et Gregory Hanlon (on pourrait rajouter Wanegffelen pour le XVIe). Luria insiste d’ailleurs sur cette « filiation », et surtout sur son refus de rentrer dans les schémas d’une historiographie partisane, d’un côté ou de l’autre.
À mon avis, le principal défaut de ce livre est que le titre est trompeur : alors que l’on s’attendrait à une synthèse nationale, l’auteur travaille essentiellement sur le Poitou (et un peu sur le diocèse de Grenoble, auquel il avait consacré une thèse en 1991).
Mais ce défaut est largement compensé par les apports de l’ouvrage, et surtout les apports conceptuels. Certes, le concept de frontière confessionnelle existait déjà bien avant lui, et avait été mise en avant pour Augsbourg par la thèse d’État d’Étienne François, mais Luria va plus loin en établissant une réelle typologie, qui pourrait devenir une référence classique. Je me tiens à votre disposition si vous voulez des détails supplémentaires sur ce livre.
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